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Thursday, April 10, 2014

La mort du code-barres

Présentation

Inutile donc de faire comme s’il restait une part de joliesse dont on pourrait encore s’enorgueillir benoîtement. Inutile, puisque le cœur, moribond, s’apprête à lâcher. Cela fait bien longtemps que les rires ont jauni ; et puisque tout le monde s’en fout manifestement, autant vomir en public les haines et idéaux dont le mélange indigeste ne passe définitivement pas. Alors ça casse. Et avec les rêves balayés, c’est l’être dans son entièreté qui casse, interdit de cité. Il n’y a rien à faire : ça ne passe pas, alors ça casse. Membres épars et cœurs fêlés, ça casse. Sentiments dégonflés et rêves effondrés, ça casse. Dans l’indifférence générale. Indifférence si outrageusement fardée de discours humanistes que ce maquillage suranné ne parvient plus à masquer la dialectique de putréfaction qui travaille en profondeur tous les corps sociaux que l’humain s’est inventés pour faire écran, pour détourner son regard d’un vide qu’il ne sait affronter. Réseaux de trompes-l’œil, jeux de dupes : le trop plein de vivres à toujours consommer n’endigue pas la mort qui consume à jamais des mouvements de l’âme trop creux pour durer. Ça casse. L’obscénité du monde abonde dans le non-sens de sa vacuité : c’est l’inertie ambiante, la dialectique de l’inanité. Surproduction de verbiage, surmultiplication des artifices. Et pourtant rien n’y fait. Encore et toujours : ça ne passe pas, alors ça casse.

Note : Vous pouvez aussi commander ce livre en librairie (notez le n° ISBN : 978-952-273-377-1)

Sunday, May 12, 2013

Essential Killing, un taliban à visage humain.


Alors qu’une grève de la faim sans précédent frappe le camp de Guantánamo, c’est l’occasion de se replonger dans le film ascétique et spectaculaire à la fois, Essential Kiling, du polonais Jerzy Skolimowski, qui, même s’il ne propose aucune lecture à proprement parler politique du sujet, déploie une plongée brutale et hypnotique dans le conflit afghan.
http://nawaat.org/portail/2013/05/08/guantanamo-une-greve-de-la-faim-sans-precedent/

Jerzy Skolimowski songeait aux avions de la CIA qui atterrissent dans un endroit  gardé secret  en Europe  Centrale, amenant des prisonniers du Moyen-Orient et faisant des choses mystérieuses avec eux, quand il a rédigé le scénario de ce film.
Il roulait en 4x4 sur la neige quand il a glissé et s’est retrouvé au bord d’un précipice. Il s’est arrêté juste à temps. Puis a réalisé qu’il se trouvait à moins de 5 km d’une possible piste d’atterrissage, et que c’était probablement la route que prenaient la plupart des convois pour transporter les prisonniers. Le cinéaste a songé que son dérapage pouvait aussi arriver aux véhicules de ces convois de prisonniers. Tout est parti de cet aspect factuel, parce qu’il a eu un accident, il a décidé de créer ce personnage qui va  faire face à la neige pour la première fois  de sa vie, pieds nus, en état de choc, menotté, avec sa combinaison orange.  Pour s’enfuir. Et ce, par tous les moyens. En moins de deux heures, il a rédigé le scénario du film, avec cette énergie propre aux inspirations artistiques fulgurantes.
http://www.youtube.com/watch?v=_0CR2N4xbfQ

« Vous êtes les trois seuls en vue. La voie est libre. » Trois soldats américains appuyés par un hélicoptère de combat, munis de détecteurs anti-mines,  s’aventurent au fond de vallées  afghanes. Un taliban banalement nommé Mohammed (Vincent Gallo), pourvu d’un physique d’occidental,  qui semble dès les premiers plans comme un « être-jeté », présent malgré lui, récupère sur un cadavre un lance-roquette. « Tous les barbus qui vivent dans ces cavernes, même les plus arriérés.. », échanges de propos à la cantonade entre soldats américains, en mode dilettante, « La voie est libre. Oncle Sam ! Je suis déjà défoncé. » Ils fument de l’herbe.  Soldats éliminés. Le taliban a visé juste. La cible est désormais prise en chasse par l’hélicoptère cette fois. Un missile air-sol le touche. Il semble inerte. Non. Il se tient la tête. Se touche les oreilles. Le souffle de l’explosion. L’ouïe perdue ?
Un escadron s’en empare. Menotté. Cagoulé. Emmené dans un camp qui s’apparente à Guantánamo. « Est-ce que tu comprends l’anglais ? » L’interrogatoire débute. « Joue pas les débiles. Réponds, dépêche-toi. Tu vas l’ouvrir espèce d’enfoiré. » Ca siffle dans ses oreilles. Le sifflement strident des bombes, de l’indicible. Il ne répond de rien. On le rase. Entre deux aboiements canins. « Enlève ton pantalon. Enlève ta chemise. Tu bouges pas la tête. » La torture commence. Un médecin contrôle son état. L’être-pour-la-mort semble le sceau métaphysique qui caractérise le personnage principal.
Visions, voix dans sa tête ? Les traumatismes répétés, donnés et infligés, semblent fragmenter le rapport au temps du fugitif, à moins qu’il ne s’agisse non d’hallucinations mais de pures phases extatiques « Ce n’est pas toi qui les as tués. C’est Allah. »
Casque insonorisant. Cagoules d’ébène. Déportation. Convoi, porc-épic sur route enneigée. Le véhicule où il se trouve dérape, plonge dans un ravin. Le captif s’échappe. Découvre une voiture de civils. Pieds nus sans limaces. Il lève les bras, comme pour se rendre. Le conducteur écoute du Black Metal. Apprend que ce sera des jumeaux par sa copine au téléphone. Le taliban l’exécute. Luisant de sang aux  pommettes.  Mange des restes trouvés dans la boîte à gants. Quitte le véhicule. La neige tournoie aux alentours. Il halète, Chasseurs alpins aux trousses. Blancs. Cerner la cible. On la perd. On la renifle. On la débusque. Elle s’échappe. S’éclipse sous des arbres, se fait happer par un piège à loups, immobilisée. Se défait de sa botte enserrée. Il ôte sa chaussette ensanglantée et la glisse sous la laisse d’un chien de type bâtard, providentiellement de passage. Givre et sang. Frénésie d’aboiements. Repérage. La « nudité première » (René Char) des choses sera à l’oeuvre durant tout le film.  Cette fois un chien-loup s’apprête à  le transpercer. Il glisse, chute, coule. Ciel rosé. Sécrétion des traces de pas poignardant la poudreuse. La forêt boit la nuit, laissant affleurer des nappes blanchâtres à ses cimes.  Cerné. Lâcher son arme ? Cercle lunaire. Pigeons, chameaux, segments de branchages, coqs, il est sur une voie, possiblement sans issue, paille, abri de fortune. Cerfs, eau stratifiée, stalactites, branches tordues sous lesquelles se plier pour passer, accéder à la clairière ? Fourmilier pour repas, ruissellement. La cible s’enfuit dissimulée à bord d’un camion ramenant des tronçons de sapins à une scierie locale. Repéré par les employés. Arbre tronçonné s’abattant sur ses flancs. Lune montante, écorce de sapins. La guerre est déclarée pour lui bien qu’elle lui soit odieuse. Il arrive que l’on aime ce qui est mauvais pour soi et déteste ce qui est bon. Mais l’on ignore pourquoi. Et ce taliban ne semble plus conscient de lui-même, encerclé qu’il est par la virginité neigeuse infinie, Il décapite un employé à la tronçonneuse. Verglas ? Pureté, assurément. Rivière, bois. Nettoyer ces mains éperdument ensanglantées. Mousse, sève, corbeaux, buée, évanouissement. Mares, falaises marbrées, lapiaz. Textile bleuté flottant, branchages entremêlés, jusqu’à l’étourdissement. Femme en burqa. Main contre le cœur. Odeur du sang qui attire la meute canine. Croix de terreur. Il tend les mains vers le ciel, hurle de peur, la folie guette. Se couche, prêt pour la dévoration. Rien ne vient. Il prie ? Un homme pêche en bord de rivière. Ellipse, il le rejoint. Saisit sa dernière proie, un poisson. « T’es fou ou quoi ? Etouffe-toi avec ! Espèce de monstre ! » Il le dévore vivant. Une femme  à vélo s’arrête pour allaiter son bébé. Il la met en joue. Pour allaiter à son tour. Tétanisée, elle s’évanouit. Lampe-torche, « celui qui se bat au nom d’Allah,  nous lui accorderons une formidable récompense. » Il s’endort à même la souche des arbres glacés. S’approche d’une bâtisse en bois. Tracteur, accordéon, saoulerie. Le groupe d’invités s’en va. Une femme sourde-muette, Margaret (Emmanuelle Seigner), demeure  seule, l’aperçoit branlant, tremblant,  le tire comme une bûche chez elle. Découvre son arme. Il est inanimé. Ecoute son cœur. Touche sa plaie. Découvre la béance. Il hurle. Elle s’effraie. Le panse quand même. En silence. Lui offre un cheval. Croix au mur. Le taliban silencieux reprend sa place d’homme dans le monde, il n’est plus seul, fou, ni soldat, par son entremise silencieuse, grâce à elle. Elle l’a habillé, soigné, le terroriste terrorisé n’est alors plus qu’un homme qui va mourir,  sur un cheval. Un homme.
Son sang se répand sur son ultime monture. Enturbanné de noir, d’écarlate et de blanc, il meurt. Libre.

Saturday, February 18, 2012





Avant-propos

 Noir Désir c'est avant tout un groupe d'amis qui a flirté avec cette soif d'absolu à laquelle toute jeunesse aspire.
Un groupe dont l'épicentre se nomme Bertrand Cantat. Une discographie fulgurante, tourmentée, écorchée vive, mais tout aussi souvent à la recherche de la pureté simple, du dépouillement intègre, balançant sur scène des fusées de joie et de révolte. Un parcours chaotique et flamboyant qui a ébranlé la scène musicale française de ces dernières décennies, et au-delà, bien des consciences, bien des conformismes, tant médiatiques, économiques, artistiques que politiques. Cette spirale infernale, sonore et humaine, qui aspirait au grand incendie, pouvait-elle se conclure autrement que dans le tragique ?
Nul ne pourra jamais répondre à cette interrogation, mais ne demeure que l'essentiel : une oeuvre. Et qui sait, en plongeant en elle comme en un volcan non éteint, se trouvent sans doute encore des morceaux de vérité, des pépites d'insurrection, des  éclairs d'innocence qui s'offrent toujours à l'auditeur sensible, pénétrant l'embrasure existentielle ouverte à celles et ceux qui veulent encore croire en leur étoile.
Pourquoi cette formation rock a su entrer plus qu'aucune autre en communion avec un public en attente de singularité sans concessions, comment des textes poétiquement exigeants ont pu trouver un tel écho populaire ?
Le positionnement radical du groupe vis-à-vis de sa propre médiatisation, ses engagements citoyens de plus en plus manifestes au long de cette carrière hors-normes, cette faculté de surfer entre spectacle et anonymat, violence et sensibilité, ses influences littéraires et idéologiques, la personnalité déterminante de Cantat et finalement le drame de Vilnius. Ce livre se propose de disséquer ces questions et d'autres plus adjacentes, d'entrer en gravitation autour de cette étoile filante, de cet astre fou qui luit encore et dont l'avenir demeure ouvert sur le possible, cet astre qui a su traverser des trous noirs pour renaître à plusieurs reprises de ses cendres et qui est définitivement nommé Noir Désir.  Irréductiblement, cruellement, librement. Un groupe de rock qui a proposé des torrents de lumière et d'obscurité,  établissant des liens invisibles avec son public. Une pluie de chansons pour insurgés, ivres de poésie et de colère, à en faire rajeunir les morts. À la bouche de Cantat ont raisonné des secousses sismiques, des fulgurances dissidentes qui ont épaulé toute une jeunesse, frappée par ces mots descendus d'ailleurs, ces notes qui ont circulé dans leurs entrailles,  notes nerveuses, épineuses, combattives, sans demeure ni bannière, ouvrant des gouffres, entaillant des rêves impossibles, décimant la résignation et l'apathie, laissant des sentiers ouverts devant nous, mêmes couverts d'écorchures et d'ecchymoses, des contrées  pour assoiffés de torrents qui mènent ailleurs. Pour le pire et le meilleur.

Le procès de l'excès chez Queneau et Bataille.

Préface

Florence Charrier révèle à travers cet essai la puissance transgressive de deux œuvres méconnues et pourtant symptomatiques de Bataille et Queneau, à savoir Le Procès de Gilles de Rais et Les Fleurs Bleues. On pourra y découvrir une grille de lecture à la fois psychanalytique et philosophique, dévoilant à travers la galerie de personnages hétéroclites l'excès et ses implications ontologiques. L'on y trouvera notamment chez Bataille un érotisme frénétique, des sacrifices d'enfants au service de sensualités débridées, des crimes envisagés comme pur moyen de délectation, autant de transgressions des normes morales posées sans la moindre justification pathologique qui tranchent avec tous les discours éthiques aspirant à comprendre et contextualiser des actes pour tenter de leur ôter leur charge d'arbitraire.
L'appétit des protagonistes à contempler leur propre débauche souligne le rôle de la conscience assujettie aux sens, aspirant à se dissoudre dans le plaisir de l'annulation d'autrui. Les rituels démoniaques décrits d'abord par Bataille sont minutieusement ordonnés, l'ordre et le calcul savamment établis chapeautant ces dérives comportementales. Au cœur de l'analyse du procès de Gilles de Rais prévaut la violation des lois normatives via une structuration psychologique à la fois primitive et hédoniste située aux antipodes des valeurs de l'amour courtois naissant alors.
Le compromis des règles sociales échafaudées par le monde adulte ne concerne  pas le "héros" accusé, tout n'y est pour lui qu'enfantillage, excès énergétiques.
La fortune du Maréchal de France offre à son imaginaire perverti des horizons infinis. Le Moyen Âge dans son commencement ne condamne aucunement la violence, la férocité est au contraire une marque d'élection pour nombre de chevaliers.

Gilles de Rais fut connu pour sa démesure dans les pillages qu'il pratiquait. Le goût du sang et tout bonnement du crime était imprimé et légitimé dans son esprit par sa propre fonction sociale.
La féodalité offrait la possibilité d'une dépense irrépressible des désirs et perversions invisibles aux foules, à l'abri qu'elles étaient de forteresses opaques. Ce n'est qu'en violant les lois de l’Eglise après avoir pénétré armé dans une chapelle pour y prendre en otage un prêtre pendant l’office que ses stratagèmes de tortionnaire allaient connaître un terme. L'aberration des mœurs n'est définie que par des normes sociales fluctuantes et parfois peu regardantes quand les victimes expiatoires proviennent de couches sociales méprisées. La personnalité atypique de Rais se confronte à des critères prétendus naturels que la souveraineté de son désir ne veut reconnaître, plongé qu'il est dans les abysses de la volupté. La complémentarité d'Eros et Thanatos lui procure l'extase de l'illimité et de la totalité, via ses multiples connections charnelles sous-tendues par cette volonté d'appropriation et de dissection du beau et du jeune. La passion irrésistible de l'intégrisme sensuel soumet à son règne totalitaire  toutes les facultés de l'esprit. La consumation de l'altérité est la retombée indissociable d'un tel règne sans partages. A travers les récits plus ou moins fantasmatiques de Bataille et Queneau, l'on assiste à une dissolution du réel par une ébullition sensorielle dont l'absence de but humain caractérise l'avènement. La dimension spirituelle et intellectuelle est mise au service d'une dialectique de l'instantanéité réactionnelle des pulsions et lubies poussant sur un terreau existentiel voué à la disparition : "La méconnaissance ne change rien à l’issue dernière. Nous pouvons l’ignorer, l’oublier : le sol où nous vivons n’est quoi qu’il en soit qu’un champ de destructions multipliées." (1). Chaque chimère induit la possibilité d'une effraction hors des limites conventionnelles. Le scandale à n'aspirer qu'aux satisfactions du corps en imposant sa démesure infantile aux identités formatées par la raison demeure présent dans nos sociétés pourtant libérales libertaires. La privation du moi est résolue par la désintégration voluptueuse de l'autre. Comble du nihilisme. L'affranchissement du corps se déroule paradoxalement non dans l'accidentel mais l'organisation instinctive pour Rais, en un immense consentement à sa propre déroute sanctifiée par une morbidité érotisée, le tout porté par une volonté parodique de s'ériger en Dieu qui culmine dans la mise en scène du Procès. Dans Les Fleurs Bleues, Florence Charrier souligne le dédoublement onirique qui sape la conservation du sujet. L'ébranlement sensoriel investit les êtres en une contagion libidineuse dont la dynamique énergétique s'auto-dévore. L'exubérance d'un tel processus excède les contours normatifs du respect, de la dignité, de la tolérance et autres lois morales contemporaines. Le risque préféré à la tempérance, la dépense frénétique à la conservation maniaque et craintive de soi, tendant à se sentir vivant et n'existant qu'au seul prix d'admettre et même de provoquer sa propre perte. Le désastre des conséquences est annulé car ne demeure plus que le plongeon sensoriel dans l'avènement d'une perception instantanée. L'affranchissement de toute notion de responsabilité morale acquitte le sujet d'une éventuelle culpabilité repentante. Ni utilité hygiénique, ni justification sociétale, ni nécessité morale, c'est la pure gratuité du possible qui se déploie librement à travers ces récits. La dialectique du vide et de l'impossible s'affirmant par le sacrifice se déploie au fil des pages, le vertige du désir qui ne parvient jamais à saisir l'objet visé de façon harmonieuse accomplissant l'incapacité fondamentale de l'humain à s'établir autrement que puérilement dans le monde. Puérilité incandescente chez Rais qui se manifeste jusqu'à la tentative métaphysique de rédemption que fut son Procès : ce Procès des excès d'un sire cruel entre tous démontre à travers l'aspiration vers Dieu la naïveté et la roublardise d'un monstre "sacré" qui n'aspire en fait qu'à échapper à son destin humain trop humain.
L'aspiration interminable des sens vers une hypothétique satiété s'échoue en un érotisme inappropriable, dont la généalogie littéraire forme une longue suite de dérobades et de hantises sans origine ni stabilité, entraînant l'écriture de Bataille au fond du gouffre de terreur dont la profondeur met en abîme toute prévention esthétique ou philosophique, toute distanciation phénoménologique.  Queneau qui fut lecteur et éditeur chez Gallimard connaissait parfaitement l'œuvre de Bataille, porté qu'il était vers les écrits érotiques les plus divers allant de Sade à Lawrence en passant par Miller ou Nabokov, et les deux écrivains se fréquentèrent dès 1930 à l'occasion d'un manifeste contre Breton intitulé Un cadavre. Leur relation intellectuelle et amicale durera près d'une décennie. Sur le plan stylistique, les intentions diffèrent, Queneau préférant une approche langagière moins crue, plus ludique, alternant familiarités et formes précieuses, quand Bataille intensifie la charge triviale, sulfureuse et intolérable de l'excès littéraire. La lubricité indissociable de la souillure pour le second, l'amusement métaphorique et sémantique pour le premier. Les Fleurs Bleues pratiquent la ruse narrative alors que le Procès de Gilles de Rais déploie une rudesse descriptive sans fards.
Queneau bouscule l'ordre sémantique, s'amuse des illogismes, des résonnances d'onomatopées, en quête d'une spontanéité proche de l'oralité, visant à disjoncter ce qui organiserait un discours, un code ou un système narratif froidement structuré. Il dynamite l'objectivité pour ouvrir le champ à l'opacité de l'être : "Les arbres poussaient en silence et le règne animal limitait sa présence à des actes obscurs et muets."(2) Son écriture médiumnique propose une parodie de tous les instants, dont la perversion est plus joueuse que criminelle contrairement à Bataille dont l'œuvre est une course entre nihilisme et dépassement dionysiaque : "Il n'est pas de sentiment qui jette dans l'exubérance avec plus de force que celui du néant" (3). Leur dénominateur commun réside dans la volonté radicale de ne pas se soumettre  aux normes littéraires classiques et de rechercher une innocence qui excède les retenues morales les sous-tendant, s'affranchissant vigoureusement des  usages asphyxiants. L'essai qui suit nous permet d'approfondir la place de l'excès au sein de deux ouvrages intrinsèquement transgressifs, des limitations qui tendent à  circonscrire cet excès en s'appuyant sur des interdits à la fois archaïques et civilisationnels, et des stratégies employées par Bataille et Queneau pour s'en évader.



   
(1) La Part maudite précédé de La Notion de dépense (1949), Georges Bataille, éd. Éditions de Minuit, coll. Critique, 2003
(2) Raymond Queneau, Les Fleurs bleues (1965), éd. Gallimard, coll.
 Folio, 1978, p. 104
(3) L'Érotisme, Georges Bataille, éd. Éditions de Minuit, coll. Arguments, 1957, p. 78

Monday, January 16, 2012


La poussière s’accumulait sous les armoires liée au passage du balai interrompu à mi-chemin par lassitude. Balafre des non- dits dans le cortex, démission devant les offenses que rien n’arrêtait, consonance étrange entre patients, sorte de confrérie neuronale face à l’adversité muette. « Et qu’on ne se revoit pas » répétait en boucle le surveillant à Michelle « la boulimique », une fois de plus prise la main dans les réserves de sucreries, gardées au chaud dans la salle d’accueil. D’avoir la mort pour agent immobilier engendrait un réduit d’abolition affective que nulle ouverture ne venait contredire. Je n’attendais pas leur tampon pour savoir ce qu’était la bonne implication. Intégrité kaléidoscopique éraflée par des sentences issues d’une science même pas humaine, encore moins dure. Caoutchouc des promesses grillées, désirs gazouillants dans la cour, fourmillements dans le dos, crosse des contritions pouilleuses adoptées par les plus pleutres, fluctuation de conjugaisons névrosées, acceptations indolentes de la moindre récrimination. Dénommée malencontreuse, la destinée d’êtres esseulés se disséquait dans une atmosphère d’hypocrisie conglutinée. Aucun rapport n’était communiqué au concerné, la teneur des analyses soutenue par l’embarras d’orbites allumées de reflets cruels nous passait au-dessus de la pensée, promulguée qu’elle était par des fonctionnaires travaillant en catimini, façon sous-Kremlin de Préfecture. Au pied d’experts indigestes, certains formaient des vœux d’inhumation anticipée pour ces roitelets du TOC. Par un temps basané d’idées moissonnées au fond de théories caduques, les suppléants de cette inertie généralisée entrouvraient sans le savoir la porte comportementale pour des flirts aux couleurs de boucherie. Façon garnison de néant, nous gardions le silence.

Monday, August 07, 2006

I’ve been waiting for a guide to come and take me by the hand Could These sensations make me feel the pleasures of a normal man New sensations bear the innocence leave them for another day I’ve go the spirit, lose the feeling take the shock away It’s getting faster, moving faster now, it’s getting out of hand On the tenth floor, down the backstairs into no-man’s land Lights are flashing, cars are crashing, getting frequent now I’ve got the spirit, lose the feeling, let it out somehow What means to you, what means to me, and we will meet again I’m watching you, I watch it all I take no pity from friends Who is right and who can tell, and who gives a damn right now Until the spirit, new sensation takes hold - then you know I’ve got the spirit, but lose the feeling Feeling
Joy Division
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De 25 à 30, encore consommé quelques gisements de femelles esseulées, entamé ici où là de pauvres danses avec des pas d’ange piégé. Coiffé plus que jamais d’un air fantôme, je suintais l’inassouvissement par tous les pores et l’idée de déchéance semblait idyllique au regard de mes activités faisandées. Une pulsation luxuriante de mépris prospérait autour de moi formant comme un champ de protection négative. A cause de tout le mal fait à mon enfance je ne pouvais plus fouler les quartiers liés à mon passé sans être saisi d’un vertige à la carnation d’ébène, comme si je n’avais rien semé de durable, de vivant. Je souhaitais les jours de grand courage reprendre le courant de ma vie là où il ne faisait plus son lit, là où farouche il aurait repris ses droits liquides, là où le monde aurait regorgé de signes absolus devant mes yeux ébahis. Le vouloir désaccordé, mon niveau d’acceptation du donné se réduisait comme peau de chagrin. Barbouiller ma vie d’espoirs flambants neufs, voilà ce que j’aurais voulu. Mais je ne disposais pas des ressources nécessaires pour porter ce vœu.


"Une société, une fois formée, tend à se maintenir , en vertu de quoi toutes les
énergies individuelles seront sur tous les domaines - économique, politique, juridique, moral - étroitement subordonnées à l’utilité commune. Malheur aux énergies qui ne se plient pas à cette discipline. La société les brise, ou les élimine sans hâte comme sans pitié. Elle apporte dans cette exécution le mépris le plus absolu de l’individu. Elle agit comme un instinct aveugle, irrésistible, et implacable. "
Georges Palante

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Un jeune homme bien sous tous rapports m’avait dit (il suintait l’arrogance des gens qui pavoisent par boursouflure égotique) au sortir du bar l’arlequin que l’on devait transiger avec les inconvénients. Lui avait été plaqué par sa femme qui avait embarqué les gosses pour refaire sa vie avec son propre père. Il prétendait avoir également récolté un cancer et quelques deuils successifs ce qui pensait-il lui donnait toute la légitimité pour me donner des leçons de conduite, moi qui « finalement n’avait jamais connu le moindre début de tragédie concrète » . Le caractère décousu et faussement héroïque de ses conseils m’avait juste exaspéré au dernier degré et j’avais fini par lui cracher au visage un glaviot dont il ne comprit sans doute jamais le sens. Je haïssais les invitations à graviter à la surface des choses pour assurer son petit bonheur aux allures de jardinet à la française, avec tout bien rangé dedans. Les mois s’enfilaient les uns les autres comme des chiens hagards et je n’étais sûr que d’une chose : je me manquais.



Une métaphysique de l’agonie devrait montrer que la fin de chaque existence symbolise la fin de l’existence en général et que, dans son combat contre la mort, l’impérialisme de la vie verra son élan irrémédiablement brisé.
Cioran
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Je prenais enfin congé de mes dernières nostalgies entre 30 et 33. Tout le système de compensation névrotique que j’avais échafaudé se révélait avarié. Les CV envoyés aux afférés me revenaient en mémoire comme autant de reculades devant le seul saut à accomplir. Je n’avais pourtant aucune velléité suicidaire sérieuse autant par lâcheté que par curiosité. Curiosité de voir des parcelles du monde sombrer avec moi. Je ne pouvais concevoir de plonger seul, il me fallait entraîner des camarades d’infortune hormonale, jouer à l’effrayeur d’aéroport, au briseur chaotique de finitude. Me fallait aussi cultiver encore l’arrière goût pour les hécatombes. Et puis CA s’est installé. CA a fait le vide. CA a tissé l’obsession du geste, des affairés, et du conseil municipal. CA venait des profondeurs du cerveau reptilien, CA voulait renverser l’ordonnancement naturel car CA se situait dans un espace mental proprement contre-nature. Rien ne pouvait le qualifier, c’était sans cause, sans propriétés ni finalités. Mais c’était bien là, à l’œuvre en moi.







Un tel nihilisme implique le contraire d’une identification avec le néant. Comme pour les gnostiques, le monde créé est (…) radicalement mauvais et sa négation est la possibilité d’un autre qui n’est pas encore. Tant que le monde reste ce qu’il est, toutes les images de réconciliation, de paix et de repos ressemblent à celles de la mort. La plus petite différence entre le néant et ce qui est parvenu au repos serait le refuge de l’espoir, no man’s land entre les bornes-frontière de l’être et du néant. C’est à cette zone que la conscience, et non le dépassement, devrait arracher ce sur quoi l’alternative n’a aucun pouvoir. Nihilistes sont ceux qui opposent au nihilisme leurs positivités de plus en plus délavées et qui par elles se conjurent avec toute la bassesse établie et finalement avec le principe de destruction. La pensée met son honneur à défendre ce qui est dénigré sous le terme de nihilisme.
Adorno
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Les pensées peuplées de fureur et défigurées par l’orgueil des malades, je refusais désormais en bloc que l’on me dise ce que je devais penser ou ne pas penser (des lois staliniennes balisaient précisément le champ de la pensée autorisée, même le mensonge était strictement interdit, comble sidéral de la crétinerie tyrannique et légale !), manger ou ne pas manger (pour le bien de ma santé évidemment), comment m’habiller, sortir, danser, délirer, s’éclater, communiquer, voyager, consommer, économiser, ressentir (lesgroupes psychologiques essaimaient sans cesse tels des étrons canins sur les trottoirs parischiens afin de guider les cobayes vers « le bon feeling « . Refus du magma informe à base de films-livres-journaux-tv-radios rapides, refus de « faire avec « en « jouant petit bras « , refus de finir converti comme tous ces romantiques révolutionnaires d’autrefois en garde chiourme du complexe militaro industriel à géométrie variable qui gouvernait tout l’occident. Le refus de théoriser, analyser ou réformer ce nœud gordien était une mission de salubrité publique que personne n’osait entamer. L’on préférait jouer dans la cour des inquisiteurs, des résistants du dimanche, des apôtres d’une tolérance plus que jamais hypothétique, des réformateurs de pacotille qui rasent l’espoir gratis. Il fallait un tapis de bombes sur l’ignoble et non des accointances sceptiques. Le marché soutenu par Le Léviathan opérait une destruction de masse des individus souverains, une destruction invisible et non sanglante, donc d’autant plus pernicieuse, une destruction spirituelle. J’avais fait sauter la frontière hémorragique qui séparait les hommes de leur liberté primale, séparation entretenue par la peur uniquement.

Tuesday, May 30, 2006

Révé cette nuit que je fais partie d'un groupe de potentiels employés qui fait connaissance avec la direction de l'entreprise, il s'agit en fait d'un test masqué. Nous sommes jaugés pour nos qualités d'adaptation sociale et comportementale. Assis en un rang unique, côte à côte, face à la direction elle aussi dans la même configuration. Le directeur entame un discours, me fixant droit dans les yeux et ne me lâchant pas un seul instant du regard. Il s'agit d'une société de bureautique ou quelque chose comme ça, il faut savoir être courtois, rapide, efficace, obéissant, la mission essentielle consistant à apporter des plis depuis le siège de la société à une filiale. Il faut le faire promptement mais pas trop, et ce toute la journée. Je réalise que je suis venu ave un sac à dos rempli de bières fortes afin de pouvoir simuler l'aisance et masquer mon peu d'envie et de conformité. il faut que je dissimule la peur, l'agressivité, en un mot mon inadaptation qui confine à la folie. Assise à côté de moi une belle femme d'origine africaine, elle semble un peu idiote, du moins simplette. Je m'évertue à la contredire quand elle fait une remarque au directeur, et ce avec cynisme, comme pour me faire bien voir et montrer que je suis plus performant qu'elle. Je sens que ça fonctionne et que je suis "dans les petits papiers" du directeur, oui, je peux me retrouver CHEF DE SECTEUR. J'en ai presque les larmes aux yeux, mais je sens qu'à tout moment l'édifice peut s'écrouler car les vagues de gene et d'angoisse montent en moi vu que je n'ai pu avaler de bière. Oui ils peuvent le voir à tout moment, je suis en fait un MALADE. Heureusement intervient une pause, j'en profite pour boire frénétiquement ce qui ne semble étrangement déranger personne. Je ressent une assise bienfaisante. Soudain intervient un test écrit, à l'improviste, basé sur 24 questions mais qui ne sont pas écrites, il y a juste les numéros, il faut se souvenir de celles-ci qui ont été posées l'heure précédente. Ma voisine se révèle en fait très pragmatique, efficace et dotée d'une bonne mémoire. Je me révèle désorganisé, confus, l'alcool accroît cette impression, laissant un brouillard dans ma tête. J'ai tout oublié des questions, je panique et copie sur la feuille de ma voisine commme un vulgaire cancre, puis je me souviens des questions en lisant ses réponses. les copies sont reprises et je n'ai pas eu le temps de refaire mon retard. Le jury se réunit à nouvau, il ressemble à un jury populaire, je sens une grande hostilité à mon égard car il s'avère que ma voisine est en fait membre de l'entreprise mais devait passer ce test car plus au niveau de l'effectif. En l'humiliant au départ, j'ai à mon insu insulté tout le personnel. Soudain quelqu'un s'écrie qu'il vient de trouver un sac à dos rempli d'ALCOOL, tout le monde semble consterné, choqué et gravement outré. La direction demande que l'imposteur se dénonce, qu'il n'a pas sa place dans l'entreprise. Les regards se tournent vers moi haineusement, je fais semblant de rien mais personne n'est dupe.
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Rêvé que je suis sur les quais, je suis avec deux filles et j'hésite entre les suivre où faire les bouquinistes, je ressent une grande attirance pour les livres et finis par les choisir plutôt que les deux jeunes filles que je compte retrouver par la suite. Je recherche certains livres précis pour compléter une collection mais ne les trouve pas. Je repars vers les filles mais elles sont introuvables.
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A nouveau sur les quais, les bouquinistes ressemblent à des zones sacrées, zones de jouissance. Un havre de paix.

Saturday, April 01, 2006

Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera toujours détesté. J’étais dans cette maison d’ouvrier, le fou, qu’au fond, tous auraient voulu être. J’étais celui qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être libre. J’étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jour aux gens leur condition misérable. On ne m’a pas pardonné d’être libre et de ne point redouter la misère.
Emmanuel Bove.


8
Mes battements cardiaques frappaient comme des plaintes mon thorax. Il me fallait poser un acte de souveraineté. Eloigner l’impuissance. Cela me semblait déjà trop tard. Je savais intimement que l’on ne bafoue pas toute une jeunesse à attendre impunément. A attendre de trouver la force morale d’agir et d’être. L’élan vital s’était brisé. Quelque part dans la cour, des enfants parlaient et s’amusaient fort. Ils jouaient à de micro apocalypses, parfois au papa et à la maman. On allait leur apprendre à coopérer, à manger des légumes à contre cœur et surtout, surtout, à ne plus jouer. Moi aussi j’avais appris. A tout sacrifier. Les voyages en Norvège, à Venise ou Rabat n’y avaient rien changé. Le système ne voulait pas des joueurs stériles mais des éléments productifs et adaptés.
Si possible interchangeables. Même pas fonctionnel pour le seconder dans ses basses œuvres, j’ai compris un soir de printemps sur la ligne du rer A que j’étais déjà mort. En quittant mon strapontin, soudain, les teintes jaune verdâtre des wagons, les regards de clones usagers, en somme toute l’ambiance comateuse du transport collectif m’a saisi le sang. Une ambiance de simulation de vie.

Friday, March 31, 2006

I'm waiting for the earth to turn green
Everything you are
Is in the sun that shines
I'm waiting for the wheels
To turn to bring you home
I see the people in the postcards that you sent
You have a view of the sea and the boats
I'm waiting for the earth to turn green
Everything you are
Is in the sun that shines
I'm waiting for the wheels
To turn to bring you home
I'm waiting for the wheels
To turn to bring you home
You're far away from me now
And it's hard for me to see how
We can ever be the same again
I'm waiting for the earth to turn green
Everything you are
Is in the sun that shines
I'm waiting for the wheels
To turn to bring you home
I see the people in the postcards that you sent
You have a view of the sea and the boats
You're far away from me now
And it's hard for me to see how
We can ever be the same again
We can never be the same again

Durutti Column

Thursday, March 30, 2006

C’est en faisant que l’on sait que l’on fait ce que l’on fait et pourquoi on le fait.
Paul Ricoeur.


6
C’était un mois de novembre ensoleillé. Me suis levé à l’aube. Traversé la zone pavillonnaire à pas obliques. Ma licence de tir sportif était caduque mais j’étais ami avec l’armurier. Le 357 magnum me tentait bien. Il y avait des promos, autant en profiter. Le tout était de finir en un beau feu d’artifice. Le crépitement des impacts, la beauté rutilante des canons, l’anonymat du club de tir, tout cela contribuait à un semblant d’existence funambule. Cette existence qui me fuyait et dont je savais qu’ils voulaient me priver. Eux les afférés. Je ressortais de mes séances de tir d’entraînement les paumes contractées, les nerfs rassasiés d’adrénaline. Le retour au studio miteux de 15 mètres carrés que j’occupais sans même l’aide au logement faisait monter le fiel en moi. Révulsé par le précaire, je partais dans un valium jusqu’au lendemain. La toile de l’évitement social enserrait mes journées jusqu’à l’asphyxie. Je n’étais plus qu’une chose bafouillante face aux caissiers de supermarché, ombre portée devant les usagers des transports en commun, le corps encombré par la sensation d’absurdité personnelle face au fonctionnement légitime, nécessaire et au total apparemment parfaitement normal de toute forme d’extériorité. Les autres semblaient au beau fixe. J’étais quant à moi juste totalement transi d’absence.
Lové dans une désolation tamisée, je pensais à ce geste fatal qui m’extrairait de ces jours discordants.

Monday, March 27, 2006

4

J’avais conservé Lapinot. Ils parlaient du complexe de Peter Pan à tout propos. Moi je voyais juste la tendresse dans ses boutons d’yeux noirs. Ils passent sur la tendresse comme les chars chinois sur les étudiants. Et ils ont fabriqué toutes les théories pour le faire au mieux. Sans la douleur quoi. Quand on déjeune où dîne, il faut d’abord prendre ces foutus cachets blancs. Si j’ai tiré c’est parce que je ratais tout, au moins ça, je le réussis pleinement, avaler des cachets, encore, encore et encore. C’est leur hostie rationnelle. Pourtant, parfois je les vois à terre, en sang, et le refrain " all pigs must die " tourne en boucle dans mes tempes. Alors je relis les premiers articles qui sont tombés après mon geste, histoire de me souvenir que j’avais visé juste :
L’HUMANITAIRE
Claude Lalanne
" Marthe, Jean-Christian, Jasmine, Monica, André, Anne-Valérie, Michel, Jean Pascal, Grégoire, Thierry, Anne, Cécile, Ahmed, David, Etienne, Nicolas, Robert, Maurice, Lauriane, Anna, Mathieu, Alban, Marc-Olivier, Patrick, Doris, Céline, Serge, Hans : ils étaient nos représentants de Clichy, nous ne cesserons plus de porter la douleur, nos sentiments sont au désespoir, nos coeurs sont déchirés et nos âmes brisées par la crainte. Ces victimes innocentes, conseillers municipaux désintéressés, étaient dévouées, généreuses – et ont été lâchement assassinées en exerçant leur devoir citoyen. Au cœur de l’enceinte républicaine, en plein conseil municipal. Alors que ce lieu est voué à défendre les plus faibles, un forcené est venu semer la désolation. Un seul mot pour dépeindre cet acte pourtant innommable : barbarie ! "

LA FOI
Bruno Lappat
" Que peut-on saisir d’un acte fou ? De la violence pure ? Du délire qui passe à l’acte et s’incarne dans le sang ? Rien où si peu car nous ne sommes pas du côté des tueurs mais de l’humanité. Nous pouvons tenter de comprendre mais la raison achoppe face à l’inqualifiable. La machinerie d’un forcené est l’hétérogène même. Cette tuerie de Clichy sous bois heurte dans sa soudaineté gratuite toutes nos valeurs, toute la foi que nous plaçons en l’humain. Elle nous laisse livrés à la stupeur, tentant de réprimer la rage qui nous submerge. Cette folie viole notre entendement, rien ne pourra jamais justifier un acte pareillement monstrueux. Rien ne pourra jamais légitimer ni même expliquer l’intolérable de ce massacre. "


LA REPUBLIQUE DU COEUR
Martin Camus
" Nous ne pouvons nous résoudre à l’effroyable. Nous ne pouvons accepter qu’un jeune homme de 33 ans se soit cru le droit de tuer d’innocents conseillers municipaux parce qu’il se sentait en marge, rejeté où raté. 26 morts par la faute d’un individu frustré et lâche. Nous ne pouvons accepter la fatalité, encore moins d’entendre invoquer les disparités sociales. C’est tout simplement inacceptable. Certes il ne faut pas mettre cette horreur sur le compte de la banale insécurité mais comment ne pas voir tout de même à travers cet acte le prolongement d’une longue dérive qui frappe toute la société et finit par sécréter des sauvages qui se croient touts les droits, y compris celui de donner la mort parce que tous leurs désirs ne sont pas comblés par la république ! "


LA VOIX DU SUD
Philippe Perron
" La France entière est en deuil. Une abominable tuerie vient d’avoir lieu au conseil municipal de Clichy sous Bois. Sans raison apparente, un forcené a fait feu pendant la séance des débats, tuant 26 membres du conseil. Appel de détresse ou acte de haine politique, nous l’ignorons mais nous savons que l’état doit mettre un terme à ce déferlement de violence qui touche régulièrement notre pays. Quand donc mettra t-on un coup d’arrêt à cette insécurité qui ne semble plus connaître de limites. La tragédie qui vient de se dérouler dans un lieu hautement symbolique de la république doit servir de départ pour une reprise en main et un retour aux valeurs qui font tant défaut de nos jours. Le respect doit être réappris à l’école, les valeurs civiques fondamentales sont trop souvent bafouées par les multiples incivilités dont nous sommes tous régulièrement les témoins. Notre société se retrouve chaque jour plus vulnérable et désemparée devant cette déshumanisation avancée qui frappe notamment notre jeunesse. Ce combat doit devenir la priorité fondamentale de l’actuel gouvernement sous peine d’un vote sanction aux prochaines échéances électorales. "

Saturday, March 27, 2004

De l'envie au grenier
Des soutes pleines de lueurs
20 chandelles d'insomnie
Un vivier d'horizon au coeur
Des abris dociles aux entrailles
Une esplanade cérébrale
Le tout s'ébroue
Inaperçu
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Emmurés fêlés
Nous nous faisons noeuds impondérables
Noyautés par l'enfance qui fait ricochet
A la surface de ce qui dure
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Thursday, March 25, 2004

Mangeant jusqu'à la chair de l'espoir, dans la frayeur d'horizons voilés
Nous
Abîmés à la surface d'un songe pluvieux.



On se borde de nids douillets
On se fait l'âme bouffie
Sur les vitrines à joujoux
Les ombres glissent tard
Devant l'avenir feu follet
Qui méthodique
Enflamme la matière des nuits fériées.
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A coeur vide
Prendre la rage au galop
Saoul submergé d'essences infectées
A corps muselé
Affronter les éboulements qui se profilent
Prenant un air de chaos
Faire allégeance aux saccades ruisselantes
D'une magie inutile et sanctifiée
Avec aux pourtours de la vision de claires vaguelettes
Pour écouler
Cette foutue vacuité
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Ouvrant la vanne aux poisons spasmes
Apparut alors le grand fracas
Ses près primitifs de disciplines célestes
Une myriade d'abreuvoirs alimentés par l'inondation
De l'impossible ressac.
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C'est ça:
Désespérément de ce monde

Mais à quelle braise
Se réchauffer l'âme exsangue

Vers quels jardins
Se retourner les sens

A qui, à quoi marchander des prétextes qui tiennent
L'entrebâillement du rien

Un chemin de traverse manque
De franches descentes font défaut

Alors plus qu'à hoqueter les miettes d'enfance
Coincées au fond du gosier
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Il n'y à plus qu'à commenter le profil des chuchotis
Car la notice de tout est délavée
Et la cérémonie des nerfs vifs
Bat son rappel d'abandon
Entre moi et soi
La serre au faux s'est refermée
Aucune réplique à opposer
Aux redites sérielles
Les jours lilas ne sont plus vraiment là
Et toute façon d'avancer
Sent le caduque
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Quand la nuit a laissé sur la nuque
Le poids d'une impasse
Le déploiement des plis rêvés se brouille

Quand l'entropie à 13h32
A éteint tous les feux
Il n'y à plus qu'à tirer les draps
La veilleuse des idées mise sur off
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Le familier est en crue
Malfaçons à la ronde
Répliquez que vous fûtes ceci/cela
L'absurde a déjà tout coagulé
Dans l'estuaire de vos restes.
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Années d'impasses en pagaille
Ebouriffés par le temps
Nous stationnons criblés d'ennui
Sur la place dévêtue
Avec l'amertume légère
Et les iris au vent
Attendant que la nuit couve
Du vivant pas trop effiloché
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Ci-jointe 2, 3 ruminations balnéaires
Une halte coupe-vent
Un glacis d'eaux mortes
Et quelques gilfles tièdes
De renoncements hivernaux.
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Au pourtour propice
Recevoir les flâneries comme des grâces
En s'étendant à l'horizon
Pour fumer des réserves de pourquoi
Laissant s'ouvrir béate
L'enveloppe ou s'est déposé
Ce quelque chose faisant identité
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Guetté par les précipices d'Octobre
Comme une pousse fébrile
Tu vaques aux alentours
D'heures allongées
Par les plaies du ressouvenir
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Dans les glacières du rien
On accumule, on s'entraîne
Toujours on se perd
Debout-couché
Enflé-cruel
Avec sa semence perdue
Au creux de l'insituable
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A rebrousse-temps
Hérissé d'on ne sait quoi
Le corps imbroglio
En quête panique
D'appuis certains
Germe outre-tombe
Dans l'humus métamorphosé
D'une vie inconstante
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La chair remue encore
Au son de rêveries cadenassées
Par des ballets ancestraux
Nous faisant fossiles de nous-mêmes.
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Saignée à vide
La présence des voisins
Eclaboussait les allées du soir
D'un ton ocre et morne
Aux alentours, s'écoulait un plan d'eau vive
Aux mille sources charriant le même contraint.
Sous les branches du parc cousin
L'indifférence se diffusait mollement
Emmêlée aux racines du regard comme un assemblage minéral
Buvant les voisins à l'envers
A l'endroit inhabité où les vies s'annulent
Dans la bouche fervente
Du démembrement conducteur
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